La main de Daämas

Disponible le 13 octobre

CHAPITRE I

              La nuit avait recouvert le paysage de ses plus belles lumières. Les astres resplendissaient et la lueur de leurs étincelles décorait nos visages. Quatre lunes étaient visibles, dont une qui brillait particulièrement plus que les autres. C’était une lune rarement présente, mais cette nuit-là, elle scintillait de tous ses éclats. Personne n’y prêtait attention, mais moi, je l’observais et y voyais les présages qu’elle annonçait…

Nous étions tous réunis. Personne ne s’en doutait, mais nous l’étions tous… une dernière fois. Les Elfes dansaient, les nains chantaient et les anges riaient. C’était devenu ainsi sur la Terre d’Oranä. Les peuples et les races pouvaient se retrouver et partager des instants inoubliables. C’était devenu normal ; et je crois que ça l’est toujours. Mais cette nuit-là, c’était différent. Ils étaient tous venus pour une occasion particulière. C’est pour toi qu’ils étaient présents. Cette nuit-là, tu avais quatre ans et ta mère voulait marquer le coup.

Quatre ans déjà… tu grandissais vite. La cité de Valaina était dans tous ses états. Tout devait être parfait pour toi. Tu es quand même la fille de la Souveraine. Cela faisait également quatre ans que Ruby était devenue la Souveraine de la cité. En quatre ans, tes parents ont ramené énormément de valeurs et de traditions humaines, dont celui de fêter les anniversaires. Cela ne se faisait pas avant. Les Elfes et les anges qui vivaient ici voyaient défiler les âges sans en faire tout une mascarade. Mais lorsque pour la première fois, une humaine succédait à Valaina… je peux te garantir que toutes les occasions étaient bonnes pour faire la fête. Et cette nuit-là, c’était pour ton quatrième anniversaire.

 

         Ruby était en train de danser, une chope de bière à la main. Ce n’était pas la sienne ; c’était celle de Lenwë. Tu sais… le pirate. Sa chope à elle, c’était ton père, Valamir, qui l’avait finie. Oui… s’il y a une chose que les habitants d’Oranä ont bien compris, c’est que les humains ne font pas la fête à moitié. Ruby était donc en train de danser lorsque Kalëna est venue la voir pour lui dire qu’il était temps. Elle avait revêtu sa longue robe noire munie d’un beau corset doré et ses cornes de bélier s’élevaient au-dessus de son stetson.

  • Tu es sûre ? lui a répondu Ruby.

  • Mais oui, tout le monde n’attend que ça !

  • Et Aësa ? Elle est toujours avec Valamir ?

  • Oui, la petite n’arrête pas de harceler son père pour les avoir.

  • Ok. Moi aussi j’ai hâte qu’elle voie ce qu’on lui a préparé !

Ruby s’est précipitée vers Lenwë qui était en pleine conversation.

  • Est-ce que tu es prête poupée chérie ? était-il en train de dire à Lorelei.

  • Toi et ta poupée chérie êtes priés de rejoindre les invités.

  • Ma chope ! cria-t-il en dégageant ses longues rastas de son visage.

  • Aësa va ouvrir ses cadeaux !

  • On arrive.

  • Tout de suite.

Elle s’est ensuite dirigée vers Salomon qui tentait d’avoir une discussion clean avec sa nouvelle compagne. En réalité, il était complètement saoul mais elle faisait mine de ne pas le remarquer.

  • Salomon, toi aussi tu viens avec moi.

  • Ruby, ne vois-tu pas que je suis en pleine introspection avec ma destinée. Ma vie est un bleu parfait.

Il avait dit ça parce que sa compagne, très respectée, avait la peau bleue.

  • Nous arrivons, a répondu Rëa.

 

        Une fois tous les principaux invités réunis, il était enfin temps que tu ouvres tes cadeaux. Nous étions tous dans le jardin des cerisiers. Valamir t’a posée sur le rocher blanc et t’a donné le premier cadeau. C’était de la part de Kalëna. Elle voulait à tout prix que tu l’ouvres en premier. Et comme la tradition humaine le veut, ton cadeau était emballé d’un beau papier argenté. Tu sais ce que c’était, tu le portes tous les jours. Tu as sauté de joie lorsque tu as vu le magnifique stetson. Ensuite tu as déballé celui d’Anthronän. Tu as ouvert la petite boite et en criant tu as réveillé le petit loup qui dormait à l’intérieur. Lenwë a bousculé tout le monde pour te donner le sien : un véritable revolver fait main. Ça, ça ne fait pas partie de la tradition des humains, mais de celle des pirates. Ensuite est venu le tour de Salomon. Ta première carte au trésor et ton premier ticket pour embarquer sur le Maglorn. Puis ton père t’a tendu le sien. Personne ne sait comment il a fait pour la retrouver, mais il t’a offert sa première veste de byker qu’il portait à ton âge. Tu sais qu’avant de devenir le Nouveau Guerrier d’Oranä, ton père venait de la planète Terre. Les gens là-bas sont habillés différemment d’ici. C’est pour ça que cette veste est unique sur Oranä. Et en plus, il lui a donné un pouvoir particulier. Tu pourras la porter toute ta vie car elle grandira avec toi.

C’est là que je me suis approché de toi et que je t’ai donné une petite boite. Je savais que tu allais l’aimer car tu tiens ça de ta mère. Tout comme tu avais réveillé le petit loup, tu as fait sursauter le renardeau qui dormait paisiblement. C’est également l’animal préféré de Ruby. D’ailleurs je dois t’avouer que ce cadeau était destiné à toutes les deux.

Et puis enfin, ta mère t’a regardée tendrement et a fait une chose à laquelle personne ne s’attendait. Même moi, je ne l’avais pas vu venir. Elle a enlevé la chaîne qui portait Kalaelen autour de son cou et elle te l’a enfilée. Elle t’a transmis la Clef qui ouvre la cité de Valaina, cette cité immortelle qui a fait tant de guerres et de morts. Elle t’a légué ce pour quoi elle s’était battue. J’ignore si c’est son instinct qui lui a dicté de le faire ou bien si c’était un simple hasard, mais on peut dire que ta mère a été très inspirée cette nuit-là.

Quatre ans… et tu étais déjà équipée pour partir à l’aventure. Il faut dire que tu étais très en avance pour ton âge.

 

         Une fois la tradition des cadeaux finie, c’était au tour de celle des Elfes. Le concert ! Tous les musiciens de Valaina s’étaient réunis pour nous offrir leur plus belle musique. Normalement, quand les Elfes jouent, tout le monde est censé les écouter sagement, mais tes parents ont encore une fois défrayé la chronique. Ils ont dansé tous les deux. Ils dansaient entre les cerisiers, main dans la main, sans se lâcher du regard. La chevelure amarante de Ruby flottait autour d’eux. Elle caressait le visage de Valamir et enfouissait ses doigts dans ses mèches blondes. Je crois qu’ils étaient les seuls à pouvoir faire ça. Ils transmettaient tellement d’amour autour d’eux. Lorsqu’ils dansaient, ils voyageaient à travers les étoiles et se promettaient des choses que nous ne pouvions entendre. Ils étaient en harmonie parfaite. Ruby et Valamir… le couple le plus admiré de la Terre d’Oranä.

Les Elfes ont joué pendant deux heures et tes parents ne se sont pas arrêtés un seul instant. Et une fois le concert terminé, tu sais ce qu’il s’est passé ? Les nains sont arrivés. Et quand les nains arrivent, la fête peut enfin commencer. Ils ont grimpé sur les tables avec leurs tambours, ils ont renversé le repas et ont remplacé les tabourets par des tonneaux de bière. Ils se sont mis à chanter tellement fort que même les étoiles en tremblaient. C’est Danamaolin qui les guidait. Lui, ce n’est pas un nain (même s’il n’est pas bien plus haut) c’est le mage de la musique. Et quand il est là, le silence est strictement interdit. Ce que tu ne sais pas, c’est que Plumbagön, le chef des nains, t’avait apporté un cadeau : une bouteille de bière. Mais ta mère l’a bue à ta place car à quatre ans, les humains n’en boivent pas. Même si tu possèdes des pouvoirs extraordinaires qui te viennent de tes parents, et même si tes cheveux sont verts, Ruby m’a toujours dit « Ma fille aura une éducation humaine. » Elle y tenait particulièrement.

Les nains ont saccagé la réception et tes parents ont continué de danser. Et figure-toi que même après neuf chopes de bière, et même en essayant de tenir l’équilibre sans tomber, ils arrivaient à être en harmonie, parce que quand ils tombaient, ils tombaient ensemble et quand ils bredouillaient des mots incompréhensibles, ils le faisaient toujours ensemble. C’est ce côté-là chez eux que j’ai toujours admiré.

 

      Les nains continuaient encore leur symphonie décoiffante ; mais Ruby et Valamir ont voulu s’isoler un peu. Après t’avoir confiée à Kalëna et Anthronän, ils se sont éloignés de la foule et se sont dirigés vers le fleuve. D’où leur venait cette idée ? Eux seuls le savaient. Je pense qu’ils voulaient un endroit tranquille où personne ne viendrait les déranger. Ils auraient pu rentrer au Palais, mais au lieu de cela, ils ont préféré monter à bord du Maglorn. Le légendaire navire de Lenwë Konän. Ils ont grimpé sur le pont et ont observé les étoiles. Enfin… je ne sais pas s’ils les voyaient nettement.

  • Tu sais où qu'elles sont ? demanda Ruby à Valamir.

  • Dans la gare de la mange…

Cela voulait dire « dans le garde-manger », mais encore une fois, ils étaient les seuls à pouvoir se comprendre.

Ruby et Valamir sont descendus dans la petite cave mais ils ne trouvaient pas la lanterne. Elle était juste à côté d’eux.

  • J’y vois noir, disait Valamir.

  • Attends… tu vas voir.

Ruby a posé sa main contre le mur délabré et des centaines de petites étincelles se sont éparpillées dans la pièce.

  • Voilà qu’il fait jour, dit-elle en titubant.

Valamir s’est directement dirigé vers les caisses en bois cachées derrière les étagères.

  • Ruby ! Elles sont là ! cria-t-il en les ouvrant.

  • Oh !

  • J’espère que ce sont bien les bonnes.

  • Mais oui, t’y vois pas ? Regarde les étiquetteuh, y a un bateau dessus !

  • Oh ! Alors c’est donc vrai ! Le meilleur Rhum d’Oranä !

  • Lenwë les a piquées à Jonh Tarn.

  • Et là c’est nous qu'on lui pique.

Ils ont commencé à rire et puis ne se sont plus arrêtés. Ils riaient à pleins poumons. Même moi qui les surveillais, je me suis mis à rire en silence. Valamir a ouvert la première bouteille et ils ont continué à rire.

Et puis Ruby s’est allongée au milieu du désordre en bousculant toutes les babioles qui étaient entassées là.

  • Oh… c’est quoi ça ? demanda Valamir.

  • Quoi ?

  • Ça, là.

  • Ça ? Oh dis donc ! C’est toujours là !

  • Qu’est-ce que c’est ?

  • Bah c’est un gant en armure. Je l’avais trouvé dans l’eau.

  • Il est beau.

  • Bah ouais c’est pour ça que je l’avais récupéré. Tu sais, c’était il y a cinq ans, quand Aënor avait mis la raclée à Lenwë.

  • Euh… non, vois pas.

Ruby parlait de la fois où j’avais fait tomber Lenwë du Maglorn. Elle avait plongé pour le secourir et avait trouvé le gant au fond de l’eau.

  • Mais siiii ! Tu sais, quand Aënor, il était méchant.

  • Parce que maintenant il est gentil ?

  • Oh dis donc, t’es pas sympa !

  • Donne-moi ça.

  • Quoi, le gant ?

  • Il est classe.

Valamir a pris le gant de fer et l’a enfilé. Ensuite, ils ont continué de boire, de rire, de parler, de chanter et se sont endormis. Ce fut la dernière des nuits telles qu’ils les connaissaient.

 

* * *

 

Lorsqu’ils se sont réveillés, les rayons turquoise du soleil passaient entre les planches de bois du Maglorn. Valamir avait réveillé Ruby car de fortes douleurs lui apparaissaient dans la tête. Au début, elle pensait qu’il s’agissait encore de l’effet du rhum, mais elle s’est très vite aperçue que quelque chose n’allait pas. Valamir avait de plus en plus mal et Ruby ignorait comment soulager ses douleurs. C’est lorsqu’elle a essayé de lui retirer le gant qu’elle a compris que les choses n’allaient pas s’arranger aussi vite. Impossible de lui retirer.

Elle a fermé les yeux et m’a demandé de venir. Je me suis matérialisé devant elle.

  • Aënor, j’ai besoin de toi.

.

.

Un jour je suis née, depuis j'improvise.

L.P

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