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LA CHOSE



Le réveil d'Alžbeta sonne. Pas de temps à perdre ; la journée commence. Elle sera longue et trépidante selon les plans de la jeune fille. Un coup d’œil par la fenêtre et un sourire s'installe sur le visage d'Alžbeta. C'est un temps idéal pour la montagne, se dit-elle. Il n'y a en réalité pas un seul jour où le temps n'est pas idéal. Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige ou qu'il fasse ensoleillé, le temps est toujours idéal pour la montagne.

Alžbeta est comme ça. Lorsqu'une idée lui traverse l'esprit, les choses autour d'elle s'organisent en sa faveur. En moins d'une heure, elle se retrouve déjà au pied de la montagne qu'elle a choisi de gravir aujourd'hui ; le Pic de Náiriú. Elle connaît les lieux, c'est un endroit où elle aime se réfugier de temps à autre. Elle arpente les sentiers avec vigueur et ne perd jamais son objectif de vue. Les pentes sont raides mais Alžbeta sait que le paysage final en vaut le coup. A neuf heures elle est déjà dans ce vallon fleuri qu'elle aime tant regarder. L'horizon se perd sous les couleurs vives du printemps.Il ne reste plus qu'une barre rocheuse à gravir et le sommet sera tout à elle.

Un bruissement interpelle Alžbeta. La jeune fille détourne son regard de l'obstacle rocheux et s'éloigne du sentier un instant. Il ne faudrait pas manquer l'occasion de voir un renard ou un bouquetin passer. Alžbeta n'entend plus de bruit mais elle est persuadée qu'un animal se cache, non loin. Elle quitte le vallon et s'avance vers les bois qui bordent les plaines en contre-bas. Mais où se cache t-il ? Alžbeta dégaine son téléphone portable. Ce n'est pas vraiment l'animal qu'elle cherche, non, c'est sa prochaine story instagram. Un bouquetin générerait beaucoup de réactions ! Un renard encore plus. Les deux en même temps et ça serait le buzz de la journée.


Mais elle ne trouve rien. Pourtant, elle a bien entendu quelque chose. Elle s'avance dans les bois mais ses pas deviennent hésitants. Est-ce vraiment nécessaire de s'éloigner autant du sentier ? Après tout... un petit écart, ça ne fait pas de mal. Alžbeta s'avance encore un peu jusqu'à perdre le vallon de vue. Un bruissement retentit de nouveau derrière elle. Cette fois-ci, Alžbeta brandit son portable et appuie sur l'appareil photo sans même regarder devant elle. Le regard figé sur son écran. Toujours pas de fichu bouquetin... ni de renard. La seule chose que son portable capture est une photo de bois un peu floue. Mais entre les arbres, Alžbeta voit quelque chose d'anormal. Une ombre se dessine entre la blancheur des bouleaux. Impossible de mettre un mot sur cette ombre. Elle semble difforme, vague, insaisissable... Alžbeta effectue quelque pas de plus avant de se retrouver devant une clôture minimaliste. Trois ficelles reliées à des petits poteaux en bois, facilement franchissables. Sur l'un de ces poteaux, un panneau indique « Attention danger ».

Le panneau suffit à stopper Alžbeta. Elle regarde la photo qu'elle a prise avec attention, puis, observe le lieu « interdit », espérant trouver plus de réponse. Elle n'en trouve aucune. La forme qui apparaît sur son écran semble désormais invisible. Alžbeta s'assoit devant le panneau qui la met en garde et attend de longues minutes. Il ne se passe rien. Déçue, elle finit par repartir.


Elle revient sur le sentier et atteint le Pic de Náiriú en une heure et demi. Le reste de la journée se déroule de la façon la plus banale possible.


Le soir, une fois chez elle, Alžbeta poste ses photos sur Instagram : Une plaine avec un peu brume, un cairn qu'elle avait déjà pris dix fois en photo lors de ses précédentes randonnées, un arbre avec une forme « originale », sans oublier le fameux selfie au sommet de la montagne qui prouve que c'est une fille cool et sportive qui prend soin d'elle.

La seule photo qu'elle ne poste pas est cette ombre dans les bois. Non, celle-là, elle la garde pour elle et passe la soirée entière à la regarder.


Une semaine passe. Le week-end qui suit, Alžbeta décide de retourner sur cette montagne. Enfin... elle décide plutôt de retourner à la lisière de ces bois, en contre-bas du vallon fleuri. Elle espère revoir cette forme pour en savoir plus. Cette fois-ci, pas de portable dans les mains. Alžbeta ne veut pas louper... quoi ? La forme ? Elle n'arrive même pas à mettre un nom dessus. D'ailleurs, venir au fin fond d'une montagne pour tenter de revoir une forme... est-ce vraiment pertinent ? Alžbeta ne se pose pas cette question. Elle s'assoit de nouveau devant le panneau « Attention danger » et observe autour d'elle. Il ne se passe rien. En même temps, si quelque chose était présent la semaine passée, les probabilités pour qu'elle soit toujours au même endroit sont plutôt minces, non ?

Alžbeta se lève et longe l'enclos sans oser le franchir. Elle sent une présence. Elle la sent depuis la semaine dernière, sinon, elle ne serait pas revenue. Quelque chose est là. Quoi ? Alžbeta sort finalement son portable et regarde la photo encore une fois. Quelque chose est là, mais cette « chose » ne se montre pas. Pourtant, elle est là.


La semaine d'après, Alžbeta revient au même endroit et s'assoit de nouveau devant le panneau. Cette fois, elle est venue très tôt. Le soleil se lève à peine. Le sommet n'existe plus d'en son esprit ; elle veut seulement savoir ce qui se cache dans ces bois. Alors, elle attend. Des minutes durant ; des heures durant, elle attend. Parfois, elle se lève, fait des allers et retours de part et d'autre de l'enclos et scrute avec attention les branches, les rochers, les feuilles, les formes... Elle reste sur les lieux la journée entière. Vers dix-sept heures, le délais maximum pour repartir afin d'arriver en bas avant la tombée de la nuit, un bruissement anormal se fait entendre. Alžbeta arrête sa respiration un instant. Maintenant, elle le sent davantage. Le bruit s'accentue mais impossible d'en définir la provenance. Le bruissement se transforme en craquement puis, le silence se réinstalle. Il faut redescendre ; la nuit n'attendra pas. Alžbeta n'a rien vu, mais elle a entendu.


Si cela ne tenait qu'à elle, elle reviendrait le lendemain. Mais elle a un travail et ne peut pas s'absenter une journée en disant à son patron « Je pars en montagne pour trouver quelque chose ». Non, elle est obligée d'attendre la semaine entière. C'est long. Très long. Elle ne parle à personne de sa « trouvaille » et se contente de languir le samedi.

Le samedi matin, à huit heures pétantes, Alžbeta est devant le panneau. Attentive au moindre bruit, elle a décidé de ne pas repartir sans avoir de réponse. Assise devant cette mise en garde « Attention danger » elle tente de deviner ce qu'il peut bien y avoir de l'autre côté. Vers midi, elle entend de nouveau ce bruissement qui, peu à peu se transforme en craquement. Le bruit est éloigné. Alžbeta le sait, si elle veut découvrir ce qui se cache derrière cette forme sur cette photo qu'elle passe son temps à regarder, elle doit franchir un pas.

« Attention danger »

Alžbeta détourne son regard du panneau et franchit la barrière.


Elle sent très vite une différence. L'atmosphère est plus froide et les arbres sont plus feuillus, ce qui empêche la lumière de passer. Alžbeta s'avance lentement, non sans inquiétude. Il demeure autour d'elle un silence anormal. Il y a toujours du bruit dans une forêt. Là, il n'y en a aucun. Comme si le bois la regardait. Elle hésite une seconde à parler mais ce n'est finalement pas nécessaire. Devant elle, se dresse une ombre bien trop grande pour être un humain ou un animal. L'ombre passe entre deux arbres et disparaît dans un tumulte qui agite les branches.

Ça y est. Elle l'a revu. Elle savait bien qu'elle n'était pas folle. La chose existe bel et bien. Cette ombre, plus noire encore que le chaos, cette forme indescriptible, cette chose... insaisissable. Qu'est-elle ? Alžbeta veut le savoir. Elle veut découvrir ce qui se cache derrière l'insaisissable. Alors elle marche au hasard dans les bois, à la recherche de ce qui ne peut être saisis.

Elle finit par arriver devant un ravin. Alžbeta analyse les lieux. Elle pense savoir l'endroit où elle se situe. Elle connaît très bien la géographie de la montagne. Le ravin devrait en toute logique rejoindre le...


Une force pousse Alžbeta en avant. Elle glisse dans le ravin mais s'accroche de justesse à une racine. Cette dernière sort à peine du sol et ne laisse pas beaucoup de prise à Alžbeta. Alžbeta tente de s'accrocher de ses deux mains, mais la tache est compliquée. Elle agite ses jambes pour trouver un point d'appui mais c'est de nouveau l'échec. Sa main va bientôt lâcher la racine. Elle tente d'atteindre le rebord en étirant son bras mais là encore, c'est peine perdue. Pourtant, dans ces moments-là, notre force est censée être décuplée sous l'effet de l'adrénaline. C'est bien ce que nous montrent les films hollywoodien, non ? Mais rien n'y fait. Ce n'est qu'une question de secondes.

Alžbeta se risqua a regardé vers le bas. La même force qui l'avait poussé en avant s'agrippe désormais à ses bras. Alžbeta se met à hurler en sentant des lames traverser sa peau. Elle ne parvient pas à voir la chose. Elle ressent seulement la douleur de celle-ci qui s'accroche à elle pour la sortir du ravin. Alžbeta est tirée par cette même force, loin du versant. Lorsqu'elle reprend ses esprits, ses bras rouges de sang affichent de profondes entailles. La douleur lui fait verser des larmes qu'elle aimerait retenir. Pourquoi cette chose lui a t-elle fait ça ? Que veut-elle ? La tuer ? Alžbeta sèche rapidement ses larmes et enveloppe ses bras dans son gilet. Mais non, la chose ne veut pas la tuer.. Au contraire, elle l'a sortie du ravin. Elle l'a sauvée. Elle n'avait pas d'autre choix que de lui faire mal. C'était pour son bien. Ce raisonnement tourne en boucle dans la tête d'Alžbeta, à en oublier la façon dont elle a glissé dans le ravin. La chose l'a aidée. Elle doit donc être bienveillante.


Ses blessures forcent tout de même Alžbeta à sortir des bois pour regagner sa voiture. En descendant de la montagne, elle aperçoit au loin le garde forestier entrer dans sa cabane. Elle hésite un instant à aller le voir mais préfère garder sa rencontre avec « la chose » pour elle. Pourquoi garder le silence ? Encore une question sans réponse.

Chez elle, Alžbeta ne pense plus qu'à ça. Elle analyse tout ce qui s'est produit et tente de trouver une explication. La situation lui paraît tellement surréaliste qu'elle croit parfois avoir rêvé. Mais les blessures sont bien présentes sur ses bras. Elles lui font mal et lui rappellent chaque seconde ce qu'il s'est passé dans les bois.

La semaine, Alžbeta s'efforce de cacher les entailles. Elle ne souhaite parler à personne de « la chose », et personne ne se doute de rien. Qui pourrait comprendre ? Qui ne lui dirait pas d'aller voir un psychologue ? Si elle parlait de cela à quelqu'un, la réponse serait évidente : il suffit de ne pas remettre les pieds là-bas. Mais Alžbeta languit déjà la fin de semaine pour y retourner. Elle voudrait essayer de l'approcher un peu plus ; essayer de découvrir qui elle est réellement.


Samedi matin, Alžbeta franchit le panneau « Attention danger ». Elle n'a plus besoin d'attendre longtemps pour entendre les bruits étranges autour d'elle. Elle sait que la chose l'observe et attend le bon moment pour intervenir. A plusieurs reprises, elle voit passer l'ombre entre les branches avant de disparaître. La chose joue avec elle. Alžbeta en a conscience mais se dit pouvoir maîtriser la situation. Elle marche au hasard dans les bois. Elle sent une force invisible la bousculer puis, la faire tomber à plusieurs reprises. Alžbeta se relève comme si de rien n'était et continue sa ballade hasardeuse. Elle finit par rejoindre le ravin, non sans une idée derrière la tête. C'est ici, au bord du précipice, que le premier contact avec la chose a eu lieu. Alžbeta prend le temps d'observer l'étendue du vide. Elle s'agenouille au bord et attend que la chose veuille bien se remontrer. Elle attend... la journée passe et elle attend toujours. Cette fois, Alžbeta décide de ne pas rentrer chez elle. Elle veut revoir la chose coûte que coûte. Peu importe si la nuit tombe. Au contraire, ce n'est peut-être que dans l'obscurité que la chose se révèle réellement.

Les couleurs s'estompent. Le froid s'intensifie. Alžbeta la sent se rapprocher. Elle a vu juste. D'un mouvement brusque, rapide et fort, Alžbeta est poussée en avant. Elle tente de s'accrocher mais la violence de sa chute l'en empêche. Elle glisse et s’écorche sur plusieurs mètres avant de pouvoir trouver une prise. Elle s'accroche à une pierre dont la stabilité semble aléatoire.

Alžbeta se maudit d'avoir insisté. Pourquoi est-elle revenue ici ? Sérieusement... Il faut vraiment être masochiste pour vouloir revenir dans ces bois.

Elle panique. La voilà seule au milieu du gouffre. Ce n'est plus qu'une question de secondes. C'est trop ; elle se met à pleurer. Un grognement vient arrêter ses sanglots. Elle relève la tête et aperçoit une forme, plus haut, entrain de l'observer. Elle est là, immobile, non loin et en même temps, insaisissable. Pour la première fois, Alžbeta lui parle : « Je t'en pris, aide-moi. »

Un rire raisonne. La chose laisse s'écouler quelques secondes, et attend le moment où Alžbeta lâche prise pour s'accrocher à elle et l'empêcher de tomber. Alžbeta sent une nouvelle fois cette sensation de lames qui lui transperce le corps. Cette fois, la chose l'attrape par les cotes et la tire si violemment vers le rebord qu'Alžbeta en hurle de douleur. Elle reste étendue au sol un long moment sans oser bouger. Ce n'est qu'en entendant la chose près d'elle, qu'elle relève les yeux pour tenter de la discerner. Mais comme à chaque fois, elle ne voit qu'une forme floue et imprécise. Impossible de la voir correctement. Ses graves blessures sur les cotes l'empêchent de se relever. Finalement, elle s'endort là où elle est.


Ce n'est pas la lumière du jour qui la réveille mais, les blessures que la chose lui a infligée. Lorsqu'elle rouvre les yeux, elle sait que la chose est toujours présente. Alžbeta a peur. C'était une erreur de revenir ici. La chose ne lui veut que du mal. Elle doit s'enfuir au plus vite.

Alžbeta se relève non sans souffrance et se précipite vers l'extérieur des bois. La chose ne la retient pas et la laisse partir. Impossible de se concentrer sur le sentier. Alžbeta se tord de douleur et réussit à retourner à sa voiture, machinalement. Elle prend néanmoins le temps de s'arrêter et d'observer la cabane du garde forestier. Et si elle allait le voir ? Il pourrait peut-être arranger les choses... Non, mauvaise idée. Personne ne doit savoir. Alžbeta rentre chez elle.


Personne ne doit savoir. La phrase tourne en boucle. Alžbeta s'efforce de cacher ses blessures pour ne pas devoir répondre aux mêmes questions barbantes : Que t'est-il arrivé ? Tout va bien ? Pourquoi n'en as-tu pas parlé avant ? Et surtout, la question qu'elle ne voulait pas entendre : Pourquoi retournes-tu là-bas ? Mais cette fois c'est terminé, Alžbeta n'a pas l'intention d'y remettre les pieds. Elle repense à ce moment où la chose a rit avant de la tirer du ravin. Cette chose est monstrueuse.

Alors, Alžbeta continue d'aller au travail, de saluer ses collègues avec sourire, de rendre visite à sa famille, de raconter des blagues, d'aller boire un café entre amis et de poster des selfies de tous ces moments-là pour prouver qu'elle a une vie géniale. Elle répète tous ces automatismes jour après jour. Puis, lorsqu'elle est enfin seule, elle se permet de craquer quelques secondes. Elle change les pansements de ses blessures, essaie de les nettoyer et, regarde continuellement cette ultime photo... Si au début elle y voyait une forme mystérieuse, elle y voit désormais un monstre à fuir.


Fuir... Oui, mais quoi et dans quel sens ? Plus Alžbeta essaie d'oublier ces maudits bois, plus l'envie d'y retourner grandit dans ses tripes. Elle ne se fait plus d'illusion. Elle sait que la chose est mauvaise. Retourner là-bas ne ferait que mettre sa vie en danger. Et pourtant, ne pas y être, ne pas sentir la chose autour d'elle lui semble pire que tout.


C'est décidé ; elle retourne là-bas. Mais cette fois, elle ne se laissera pas faire.


Alžbeta ne prend même plus la peine de regarder le panneau « Attention danger ». Elle trace, enjambe la clôture et cherche la chose. La chose ne se fait pas attendre. A croire qu'elle aussi était impatiente de retrouver Alžbeta pour s'amuser avec. A peine Alžbeta a t-elle le temps de s'enfoncer dans les bois que la force invisible la fait trébucher. Alžbeta se redresse avec vigueur et tente d'anticiper les mouvements de la chose. Elle scrute les balancements des branches sous l'effet du vent et l'ombre des feuilles qui dansent comme des silhouettes animées. Elle sent quelque chose arriver derrière elle. De façon instinctive, Alžbeta bondit sur le coté et se réfugie derrière le tronc fin d'un bouleau. L'ombre insaisissable disparaît sans l'avoir atteint. Fière de lui avoir échappé, Alžbeta se met à courir en riant de tout cœur. Elle serpente entre les bouleaux, les chênes et les pins sylvestres en pensant pouvoir narguer la chose.

Un craquement raisonne. Alžbeta se retourne mais, rien à signaler. Elle reprend son chemin mais sursaute en voyant un arbre s'écraser vers elle. Elle l'évite de peu mais commence à s'inquiéter. Elle n'avait pas prévu que la chose puisse avoir tant de force. Derrière elle, un grognement vient amplifier son inquiétude. C'est à peine si elle ose se retourner pour observer la bête. Mais est-ce vraiment la chose ? Peut-être pas... Alžbeta se fige en voyant l'animal qui la fixe, le visage aussi pétrifié qu'elle. Ce n'est pas la chose, mais un ours. Est-ce vraiment mieux ? Pas certain. L'ombre insaisissable circule toujours entre les arbres et se rapproche de l'ours. Alžbeta reste attentive. L'ombre semble se dissoudre autour de l'ours pour intégrer l'animal. La bête s'agite de façon soudaine et, après s'est débattue contre elle-même, fixe Alžbeta d'un regard anormal.

Toujours figée Alžbeta comprend vite la situation. Lorsque l'ours fit ses premiers pas en courant vers elle, Alžbeta se mit également à foncer, sans réfléchir, dans la direction opposée.

Tout s'embrouille dans sa tête. L'ours, la chose, les bois, la survie... Il faut survivre. Courir. Ou bien mourir. Il faut survivre. A quoi ? Pourquoi ? Comment ? Il faut courir.

Alžbeta arrive au bord de ce maudit ravin. Est-ce vraiment le hasard qui la mène inlassablement à ce même point ? Derrière, la bête cavale et la rattrapera bientôt. Le vide ou bien la bête ?

Marre de prendre des décisions. Alžbeta s'écroule à terre et enferme la tête dans ses bras. Le dénie. Une solution alternative ? Lorsqu'elle ose jeter un œil vers les bois, l'ours a comme disparu. Volatilisé. Était-ce un rêve ? Alžbeta longe les bois du regard et ne voit pas la moindre trace de l'animal. Elle se redresse.


L'ombre l’attrape par la jambe et l'entraîne avec elle dans le ravin.


* * *


Alžbeta met un moment à ouvrir les yeux. Ses jambes lui font mal. Elle peine à relever la tête pour comprendre où elle se trouve. Réponse très vite trouvée. La voilà enfin au pied de ce fichu ravin. On peut encore voir son passage sur la longue traînée qui s'est formée dans la caillasse. Alžbeta se remémore la chute et peine à effectuer le moindre mouvement. Il le faudra bien, pourtant. La chose n'est plus la. Est-elle rattacher uniquement aux bois ? Alžbeta n'en a pas la moindre idée et n'est pas sure de vouloir encore connaître les réponses. Pourquoi s'entêter à vouloir des réponses ? Voilà où mène l'obstination irraisonnable : au pied d'un putain de ravin.

Alžbeta doit bien avoir quelques entorses, si ce n'est pire. Elle se relève avec peine et s'appuie sur un bâton de bois pour avancer. En toute logique, si elle trace droit, elle devrait arriver non loin de sa voiture, la descente étant déjà effectuée. Ses pas sont lents et laborieux mais elle réussit à rejoindre une plaine qui lui est familière. C'est ici que se trouve la cabane du garde forestier. Alžbeta ne l'avait encore jamais vu de si près. Sonnée par sa chute, elle décide, pour la première fois, d'aller frapper à la porte.

Cette dernière s'ouvre. La première chose que voit Alžbeta est le prénom inscrit sur l'étiquette de sa chemise: "Ílios"


- Oui ? C'est pour quoi ?

Alžbeta ne sait par quel bout le prendre...

- Hum... Je me suis fais mal dans les bois...

Le garde forestier analyse vite fait son état.

- Que t'est-il arrivé exactement ?

Alžbeta hésite un peu.

- Je... heu... Y a un truc là-bas dans les bois... Il m'a fait tomber du ravin.

- Dans les bois ?


De fil en aiguille, Alžbeta en vient finalement à raconter toute l'histoire sous le regard médusé du garde. Elle lui montre la photo sur son portable et lui raconte tout dans les moindres détails. Elle qui pensait que le garde allait peut-être comprendre la situation, il n'en est rien du tout. Ílios connaît parfaitement les bois et, jamais il n'aurait cru une telle histoire possible.

- Bien, dit-il, qu'attendez-vous de moi exactement ?

Alžbeta n'est pas certaine de vouloir assumer la réponse.

- Peut-être que... vous pourriez aller voir ce qu'il se passe et... trouver une solution pour que cette chose se calme ?

- Et de votre côté, répondit Ílios, vous ne devez plus remettre les pieds là-bas. C'est entendu ?

- …

- C'est entendu ?

- Merci pour votre aide, répond Alžbeta.


Elle sort de la cabane en songeant à la suggestion du garde forestier. Non, ce n'est pas entendu.


Ne plus jamais revenir dans les bois ? Il en est hors de question. Revivre une nouvelle fois ce qu'elle vient de vivre ? Hors de question également. Les pensées d'Alžbeta se contredisent et s'embrouillent sans cesse. Les nuits entières, elle s'imagine tous les scénarios possibles. Ses émotions alternent de façon aléatoire entre tristesse, haine, ignorance, colère, tristesse, colère, peine, blessure... Ses blessures lui font énormément mal. Elle n'a pas consulté de médecin pour ses entorses et essaie de les soigner avec les moyens du bord. Et la chose, alors ? Que faire ? Le garde forestier va t-il changer quelque chose ? Que va t-il faire ? Raser les bois ? Combattre la chose ? Appeler la police ? Tous ces scénarios tournent en boucle dans sa tête. Peut-être qu'elle n'aurait pas dû en parler. Avant, Alžbeta était la seule à connaître le secret de ces bois. La seule à apercevoir la chose. Elle y voyait sûrement un certain privilège. Un privilège désormais amoindrit et partagé avec Ílios.


Alžbeta attendit quelques jours avant de retourner là-bas. Ce furent des jours angoissants. Elle sentit que les choses allaient changer, que la chose allait s'éloigner... Un pressentiment qu'Alžbeta tenta d'ignorer.


Elle dépasse le vallon et rejoint la lisière des bois. Le panneau « Attention danger » a disparu, de même que la barrière. Alžbeta comprend tout de suite. Tout est terminé. Elle n'a pas besoin de rentrer davantage dans les bois. Elle le sait. La chose n'est plus là.

Elle ne reviendra pas ; Alžbeta le sait aussi. Elle le sait car elle n'a jamais eu la moindre emprise sur la situation. La chose ne lui a jamais demandé son avis. Alžbeta n'a jamais eu la moindre influence sur elle. La chose l'a rendue addict et l'a emprisonnée dans une dépendance incontrôlable avant de disparaître en un claquement de doigt.


Alžbeta s'effondre. Parmi tous les scénarios qu'elle s'était imaginée, celui-ci était le seul qu'elle n'avait pas vu venir. Cela devrait pourtant être une bonne nouvelle. La chose qui la tourmente depuis plusieurs semaines vient de disparaître. Alžbeta peut reprendre sa vie, comme elle l'était, heureuse et épanouie. Elle peut de nouveau penser à elle, à ses amis, à sa famille et avoir un quotidien normal. Pourtant, elle reste effondrée au sol, figée par l'objet de sa dépendance qui vient de mettre les voiles. Elle eut l'impression d'être écrasée et piétinée par un troupeau avant de ressentir un vide si grand qu'il remplaça l'intégralité de son corps. Elle voudrait hurler, mais le vide qui s'est emparé de son corps la condamne au silence. La chose a disparu. Envolée. Inexistante. A t-elle seulement existé un jour ? Elle n'est jamais vraiment apparue. Elle n'a toujours été qu'une ombre floue, inconstante, insaisissable.. Comment peut-on devenir dépendant de l'insaisissable?


Ílios, le garde forestier, ouvre la porte à Alžbeta.


- Qu'avez-vous fait ? Dit-elle en larmes.

- Cette chose n'est plus là et vous devriez vous en réjouir. Pourquoi êtes-vous retournés dans les bois ? Vous m'avez demandé d'intervenir mais vous n'aviez pas envie que la situation change.

- Je ne voulais pas qu'elle disparaisse. Je voudrais qu'elle revienne.

Ílios fronce les sourcils.

- Écoutez, si vous n'avez pas envie que les choses s'améliorent pour vous, je ne peux rien faire. Ne venez pas pleurer sous mon toit ; je n'ai pas que ça à faire. La situation est réglée alors si vous n'êtes pas satisfaite, allez vous lamenter ailleurs.


Le garde forestier referme la porte sous le nez d'Alžbeta.


* * *


Comment peut-on en arriver là ? Agir contre ses propres intérêts avec une détermination qui frôle la folie. Pas la folie extravagante ; mais celle que l'on soigne en psychiatrie. Comment est-ce possible d'accepter des choses irraisonnables ? Par crainte ? Par faiblesse ? Par amour ? L'amour de l'insaisissable ? Plutôt stupide comme raison.


Alžbeta revient dans les bois presque tous les jours, tel un fantôme qui hante la montagne de Náiriú. Elle sait pertinemment que la chose ne réapparaîtra pas, mais elle revient... par manque ou bien par folie. Elle marche jusqu'au bord du ravin et attend là, des heures durant. Elle contemple le vide. Peu à peu, elle s'habitue et commence à croire que c'est là qu'est sa place ; au bord du précipice. Elle y revient, le plus souvent possible, n'arrivant pas à oublier l'insaisissable.


L'histoire doit certainement se terminer lorsqu'Alžbeta meurt au bord de ce fichu ravin, de fatigue, de vieillesse ou d'une autre saloperie.




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